
date/time: 12.07.2005 15:16
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Barbara Roth-Lochner, François Burgy, Didier Grange: Le métier d'archiviste à la croisée des chemins
Un métier en évolution
A l'origine, l'archiviste est un homme proche du pouvoir, souvent lui-même magistrat. Il bénéficie généralement d'une formation juridique indispensable à l'exercice de ses fonctions qui consistent à illustrer et défendre, à l'aide des documents qu'il administre, les droits de l'Etat ou de l'institution dont il dépend. Avec l'ouverture des archives à la recherche historique, dès le XIXe siècle, de solides connaissances techniques (diplomatique, paléographie, sigillographie, héraldique) s'ajoutent aux bases du métier.
L'évolution la plus significative qu'a connue la profession d'archiviste au cours de ce siècle est sans aucun doute l'élargissement considérable de son champ d'activité. Héritier du XIXe siècle, l'archiviste du début du XXe siècle s'occupait presque exclusivement des documents qui n'avaient plus d'utilité pour les affaires courantes. L'archiviste de notre temps, au contraire, intervient à tous les stades de la vie des documents, depuis leur création - et même avant leur création - jusqu'à leur conservation définitive ou leur destruction, en veillant à en préserver le contexte, sans lequel ils ne peuvent être véritablement compris ni utilisés. Cette tâche primordiale fait de l'archiviste le gestionnaire de l'information organique, produite naturellement par une institution ou une personne dans le cadre de son activité, où chaque document est fonction d'un tout.
Les décennies que nous vivons font éclater les exigences; le développement des compétences et des attributions des administrations modernes ayant pour corollaire une diversification et une technicité accrue des documents produits dans l'exercice quotidien des tâches, l'archiviste doit être apte à comprendre les fonds qu'il prend en charge pour en mesurer l'intérêt et pour en assurer la pérennité. Des plans de génie civil aux analyses chimiques, des bases de données électroniques aux dossiers judiciaires ou médicaux, les documents d'aujourd'hui présupposent un large spectre de sensibilités et de connaissances. A défaut de les maîtriser toutes, l'archiviste doit savoir où chercher et vers quels experts se tourner pour procéder à bon escient à l'évaluation et au tri des séries. En amont, il s'agit d'entretenir avec les producteurs d'archives des relations de confiance pour que la transmission se réalise selon les règles de l'art. En aval, il faut pouvoir répondre à une large gamme de demandes qui ne sont plus toutes de nature juridique ou historique. A une époque où le désir d'information et le souhait de transparence se heurtent aux limites du secret d'Etat et de la protection de la sphère privée, l'archiviste doit concilier des intérêts parfois divergents en s'appuyant sur les fondements juridiques, politiques et éthiques de sa profession.
Dans l'aspect purement conservatoire de sa mission, l'archiviste doit également faire face à un éclatement des besoins. La conservation dans des conditions de sécurité idoines fait partie des préoccupations traditionnelles des gardiens d'archives: coffres ou lourdes portes fermant à clé, mesures architecturales destinées à entraver le feu (salles voûtées, "grottes"), pièges à souris, règlements interdisant la sortie de documents ou l'emploi de chandelles font partie de la panoplie des méthodes professionnelles en usage dès le Moyen Age. Maintenus dans des conditions convenables et protégés de manipulations trop intensives, les parchemins et papiers à base de chiffons résistent remarquablement bien au temps, mais que dire du papier à base de bois, des documents audiovisuels, des supports électroniques? Leur conservation, et à plus forte raison leur restauration, posent à l'archiviste des problèmes qu'il n'est pas en mesure de résoudre seul. Le dialogue avec les experts, qu'ils soient restaurateurs ou informaticiens, est indispensable.
Profils et formation
Les premiers archivistes suisses qui se sont réunis en association étaient tous employés par les Archives fédérales, des Archives cantonales ou des institutions ecclésiastiques. Ce n'est plus le cas aujourd'hui. Archivistes de communes, d'entreprises, de centres de recherche sont venus renforcer les rangs de la profession. Souvent isolés, ils font apparaître de nouveaux besoins en matière de formation et d'échanges professionnels. De la diversité d'institutions employant aujourd'hui des archivistes naît une diversité de situations. En Suisse, les petites institutions d'archives publiques ou privées, dont le personnel est limité à une ou deux personnes, sont nombreuses. Ici, l'archiviste se doit d'être généraliste. Dans les institutions mieux dotées, on assiste en revanche à un éclatement des profils professionnels. Les archivistes ont tendance à se spécialiser en fonction de leur cahier des charges et de leurs intérêts; dans les institutions thématiques (archives architecturales par exemple), le phénomène est plus marqué encore. Mais qu'il soit généraliste ou spécialiste, l'archiviste doit pouvoir s'adapter à une multitude de situations et faire preuve d'une souplesse d'esprit où la routine tient peu de place. Au fil des ans, il accumule expérience et savoirs. Pour cette raison, la formation continue, sous forme de lectures de publications spécialisées suisses et étrangères ou sous forme de participation à des journées de travail, telles que celles organisées par l'Association des archivistes suisses, est devenue proprement indispensable.
Les mêmes raisons ont poussé les archivistes suisses à se pencher sur la question d'une formation professionnelle ad hoc. Issus pour la plupart de facultés universitaires de sciences humaines et porteurs d'une licence ou d'un doctorat en histoire, les archivistes suisses ont généralement appris leur métier sur le tas, en quelque sorte par apprentissage empirique, et en suivant les cours organisés par l'AAS. La méthode a fait ses preuves, mais le besoin d'un fondement théorique acquis dans des cycles de formation dispensés par des experts du métier s'impose.
Un concept de formation à trois niveaux, prenant en compte les besoins non seulement des archivistes proprement dit, mais aussi ceux de l'ensemble des collaborateurs des archives, a été élaboré. Le premier niveau (apprentissage) et le deuxième niveau (Haute Ecole Spécialisée, HES) formeront respectivement des "assistants en information documentaire" et des "spécialistes en information et en documentation" qui seront employés dans le monde des archives, des bibliothèques et des centres de documentation. Le troisième niveau, dont les modalités restent à définir, devra permettre de former des spécialistes - cadres supérieurs d'archives ou archi-vistes scientifiques au bénéfice d'une formation académique antérieure en histoire, en droit, en architecture, en physique ... les perspectives sont nombreuses! Ainsi définie, la formation répond aux exigences de l'OFIAMT et permet une reconnaissance officielle de la profession par la Confédération et à l'étranger.
Maîtriser la gestion et la communication
La formation devra contribuer à faire de l'archiviste un gestionnaire et un communicateur efficace. En effet, qu'il le veuille ou non, tout archiviste doit être un manager. Cela se conçoit aisément pour les archivistes qui ont la responsabilité d'une grande institution employant un personnel considérable, mais également pour ceux qui portent seuls la charge de tout un service.
Les premiers doivent constituer ou compléter une équipe, en veillant à obtenir un bon équilibre dans la complémentarité des compétences, et la dynamiser tant en la motivant par des objectifs judicieusement définis qu'en entretenant et en accroissant les compétences de chacun par la formation continue.
La gestion financière est du ressort des uns et des autres. Elle est le lieu où les contradictions entre la mission de conservation du patrimoine donnée aux archivistes - dont la portée ne cesse de s'étendre - et les moyens financiers mis à leur disposition - régulièrement entamés par les restrictions budgétaires - apparaissent sous leur jour le plus cru. L'archiviste qui exerce des responsabilités dans un service s'occupe encore des ressources matérielles. Celles-ci sont toujours plus variées et coûteuses, un service d'archives nécessitant des moyens techniques de plus en plus sophistiqués en matière d'informatique, de reprographie et de conservation des documents.
Mais tout archiviste, quelle que soit sa position hiérarchique, est à des degrés divers un gestionnaire. Rassembler, organiser, classer, sélectionner, conserver, décrire et mettre à disposition les archives exige la capacité de déterminer des priorités, de définir des objectifs, de planifier un travail qui s'accomplit, par nature, dans la durée.
La communication, elle aussi, fait aujourd'hui partie intégrante du travail de l'archiviste, qui ne peut plus se contenter d'attendre passivement les visiteurs. Pour se faire connaître, pour obtenir des autorités des moyens plus importants nécessaires à l'accomplissement de sa mission, pour rendre compte de son action à la communauté qu'il sert, il doit mettre en place une véritable politique de promotion.
Si les archives organisent depuis longtemps des expositions et des conférences pour un public attaché à son patrimoine et à son histoire, de nouvelles formes de communication permettent de faire connaître les activités des Archives à des publics beaucoup plus nombreux:
- les journées "portes ouvertes" donnent l'occasion au public cultivé comme aux curieux de découvrir les archives de l'intérieur.
- des expositions décentralisées lors d'une manifestation locale ou dans un lieu public (par exemple un hall de centre commercial) touchent un public qui n'entrerait pas volontiers dans un service d'archives, lui offrant la possibilité de s'initier aux réalités des archives et de prendre conscience qu'elles concernent à la fois l'ensemble des citoyens et chacun de nous individuellement.
- en créant des pages d'information accessibles par les réseaux informatiques, les archivistes font connaître leurs services à un public qui apprécie la cohabitation du patrimoine et des nouvelles technologies.
L'archiviste et ses réseaux
L'image traditionnelle de l'archiviste travaillant de façon solitaire et empirique, barricadé dans son dépôt, appartient désormais au passé. Il n'est en effet plus concevable qu'il maîtrise la multiplication et la diversification des tâches qui lui incombent aujourd'hui sans faire preuve de curiosité et d'ouverture d'esprit. En plus de la lecture de la littérature spécialisée, les échanges avec ses collègues ou des personnes d'autres professions sont devenus indispensables. C'est ainsi que l'archiviste doit inlassablement se mettre en quête d'informations nouvelles et pertinentes, parfaire ses connaissances théoriques et pratiques, comparer ses projets et réalisations avec ceux d'autres institutions archivistiques s'il prétend relever les défis auxquels il doit faire face.
Collaborations
Depuis quelques décennies déjà, ce souci s'est traduit par de nombreux échanges et collaborations. Outre les simples contacts personnels qui se sont noués au fil du temps, les archivistes se sont mobilisés par le biais des associations. Ces dernières sont actives sur différents plans. Au niveau international, l'action menée par le Conseil International des Archives est exemplaire à plus d'un titre. Présente à travers le monde, elle constitue une plateforme qui offre à la communauté archivistique la possibilité de partager des expériences, de compléter la formation de ses membres, de développer des programmes ponctuels, de promouvoir les normes et les standards et d'engager la réflexion sur des thèmes propres à la profession. Nombreux sont également les pays ayant une association nationale qui regroupe l'ensemble des archivistes sous une bannière commune, telle l'Association des archivistes suisses. Des associations transfrontalières ont également vu le jour ces dernières années, favorisant le dialogue régional. Mentionnons encore les associations locales ou thématiques, unités plus petites, qui complètent ce panorama.
Moins conventionnelle, une autre forme de communication, qui facilite et accélère les échanges d'informations professionnelles, se développe grâce aux messageries électroniques et aux ressources mises à disposition par les institutions archivistiques sur le réseau Internet.
Toutes ces initiatives vont dans le même sens: intensifier les relations, créer une identité, parfaire les connaissances. A ce titre, le partage et la circulation de l'information sont vitaux pour l'ensemble de la communauté archivistique et l'avenir de la profession. Trop souvent encore, les résultats d'expériences pilotes qui pourraient apporter des éléments de comparaison et de réponses aux différentes institutions dorment dans des tiroirs et ne sont jamais communiqués.
On peut légitimement se réjouir des développements en matière de partage des ressources matérielles. Laboratoires de prises de vues, ateliers de restauration et de microfilmage sont autant de ressources demandant des investissements importants que toutes les institutions, publiques ou privées, ne peuvent pas toujours consentir.
Dès lors, il convient de trouver des formes de partenariat, tel que SIGEGS (Association suisse pour la conservation des biens culturels libraires, documentaires et des oeuvres graphiques), qui permettent aux plus petites d'entre elles d'assurer malgré tout la conservation du patrimoine qui leur est confié. A plus forte raison, d'autres équipements spécifiques et complexes, destinés par exemple à la désacidification en masse et à la lyophilisation, exigent une concertation au niveau national, voire international.
La conservation est l'un des domaines où la collaboration existe de longue date avec les professions soeurs, bibliothécaires et documentalistes. Il en est de même par exemple en matière de microfilmage, et d'une façon générale pour tout ce qui concerne le patrimoine documentaire. Cependant, ces contacts entre professionnels de l'information documentaire ne doivent pas faire oublier l'importante contribution potentielle des utilisateurs qui, par leurs questions et leurs remarques, apportent souvent matière à réflexion.
Confronté à une difficulté particulière, l'archiviste est souvent pris au dépourvu. Les compétences de certains membres de la profession doivent être encore mieux connues et, pourquoi pas, mises à contribution ponctuellement. Leur apport pourrait prendre la forme de publications et d'expertises. L'idée d'un réseau de compétences lié aux spécialités de chacun, accessible au plus grand nombre, est à promouvoir.
La mémoire n'a pas de frontières. Sa sauvegarde passe par une véritable volonté de développer la solidarité, la mise en commun et la transparence. C'est à ce prix que se renforcera le sentiment d'appartenance à une communauté professionnelle dynamique partageant un corpus pratique et théorique au-delà des particularismes, des nations, des réalités économiques, sociales et culturelles.
last edited: 12.07.2005
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